SAMUEL

Diagnostic du fonctionnement cognitif




Préface de Michel Huteau, Professeur à l'INETOP, pour le manuel de SAMUEL


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En 1920, avec l'intention d'évaluer l'intelligence générale sans faire appel au langage, Samuel Calmin Kohs, de l'université d'Oregon, présente dans le Journal of Experimental Psychology, un nouveau test, The block- design-test. Il s'agit de reproduire un dessin, une configuration géométrique sans signification, à l'aide de cubes ayant des faces unicolores (rouge, bleue, blanche et jaune) et bicolores (bleue et jaune, rouge et blanche de part et d'autre de la diagonale). L'épreuve comporte 17 items avec des configurations à 4, 9 et 16 cubes. En fonction du temps utilisé et du nombre de cubes correctement placés un certain nombre de points sont attribués à chaque item. Les cubes de Kohs étaient nés.

Sur le même principe, de nombreuses épreuves de cubes ont par la suite été construites. On a généralement modifié la situation en ne conservant que deux couleurs, on a imaginé en fonction de critères divers de nombreuses configurations, on a simplifié le mode de cotation. Les épreuves de cubes ont été introduites dans la plupart des grandes échelles d'intelligence, dans l'échelle d'Alexander en 1935, dans les échelles de Wechsler dès 1939 (les cubes font partie de l'échelle " performance "), et plus récemment, en 1983, dans la batterie des Kaufman (les cubes font alors partie de l'échelle " processus simultanés "). Plusieurs versions du test ont aussi été élaborées dans le cadre d'une pratique clinique. Citons par exemple celle de Goldstein et Scheerer en 1941 et celle de Bonnardel en 1971. Les épreuves de cubes sont toujours largement utilisées par les psychologues. C'est une nouvelle version de l'épreuve que nous offrent aujourd'hui, en honneur à Kohs, Paulette Rozencwajg, Denis Corroyer et Patrick Altman.

Pour expliquer un tel succès et sa permanence il faut faire appel à plusieurs raisons. Nous en voyons au moins trois, de nature et d'importance inégales.

Les tests de cubes, qui sont une variété de puzzles, se présentent comme des jeux n'ayant à première vue rien à voir avec les exercices scolaires et les tests verbaux qui y ressemblent. Ils stimulent l'activité du sujet et, bien que la mesure du temps de réalisation en situation d'évaluation soit parfois stressante, ils sont généralement bien acceptés, notamment par les élèves en difficulté. Mais l'aspect ludique de la situation ne saurait à lui seul assurer la pérennité d'un test. Faut-il encore que celui-ci évalue quelque chose d'intéressant.

Les bonnes corrélations entre les cubes de Kohs et les épreuves d'intelligence hoche-pot montrent que l'épreuve de cubes évalue bien un facteur d'intelligence relativement général, ce qui a priori n'était pas évident du tout. Les travaux conduits au moyen des méthodes d'analyse factorielle ont permis de préciser la place des cubes dans l'organisation des aptitudes cognitives. Les cubes de Kohs sont fortement saturés dans le facteur de visualisation spatiale qui est avec les facteurs d'intelligence fluide, d'intelligence cristallisée, de récupération en mémoire à long terme, de mémoire et apprentissage, un des grands facteurs se situant dans les modèles hiérarchiques juste au dessous du facteur général. Ce facteur de visualisation spatiale est lui-même fortement saturé dans le facteur général qui est très proche du facteur d'intelligence fluide. Les cubes de Kohs ne mesurent donc pas une capacité isolée mais une capacité relativement générale, d'où leur intérêt.

La troisième raison du succès des épreuves de cubes est qu'elles sont propices à l'observation de la conduite au cours de la résolution des items. Dans la plupart des tests papier-crayon, le sujet doit choisir la bonne réponse parmi plusieurs qui lui sont proposées et le plus souvent il dispose pour cela de très peu de temps. Dans les conditions de passation habituelles on ne peut donc repérer aucun indice comportemental de son activité mentale. Il en va tout autrement dans les cubes de Kohs, et plus généralement dans les tests de performance. L'activité mentale est alors en quelque sorte extériorisée par le choix et le positionnement des cubes et comme elle se déroule sur une durée relativement longue elle peut être observée. C'est un autre intérêt de ce genre de tests. Aussi, les psychologues cliniciens utilisant des épreuves de cubes ne se sont jamais contentés de relever les performances et ils se sont toujours montrés soucieux de caractériser la démarche du sujet.

Mais cette possibilité d'observation offerte par le test est aussi une source de frustration pour le psychologue. Le test ayant été construit pour mesurer des performances il ne dispose d'aucune indication pour caractériser la manière de procéder du sujet. Il doit alors, en temps réel, choisir quelques séquences de comportements et quelques indices et leur attribuer une signification sans disposer pour cela de critères et de références. Cette tâche est impossible. Si la situation d'observation est riche elle ne peut donc être exploitée d'une manière satisfaisante. Le gros avantage de Samuel est justement qu'il permet facilement de caractériser les sujets par la méthode qu'ils mettent en oeuvre. En ce sens cette version des cubes de Kohs est radicalement différente de toutes celles qui l'ont précédée.

Samuel est fondé sur les recherches conduites par Paulette Rozencwajg sur les stratégies de résolution dans les cubes de Kohs. Elle a bien sûr retrouvé la distinction classique souvent signalée entre une stratégie analytique et une stratégie globale. Mais elle a aussi repéré une stratégie qui jusqu'ici n'avait pas été observée, la stratégie synthétique. Elle a défini ces stratégies au moyen de critères comportementaux précis dont elle a étudié la cohérence, et qui sont repris dans le logiciel.

Les indices relevés sont au nombre de neuf. Deux concernent la performance : la réussite ou l'échec et le temps de résolution. Les sept autres caractérisent l'activité et son déroulement : nombre de fois où le sujet regarde le modèle, temps total d'examen du modèle, temps moyen d'examen du modèle, capacité à corriger ses erreurs (indice de segmentation), nombre d'essais nécessaires pour placer un cube (indice d'anticipation), ordre de placement linéaire des cubes, ordre de placement selon les bonnes formes incluses dans le modèle. Un observateur aurait beau être attentif et compétent, armé seulement de son crayon et de son chronomètre, il ne pourrait évidemment pas relever toutes les informations nécessaires à la construction de ces indices, ni les traiter. Samuel est donc informatisé. Mais il faut bien comprendre le sens de cette informatisation. La plupart des tests informatisés disponibles sont peu différents des versions initiales, seul le support varie. Cette informatisation est certes utile, notamment dans la mesure où elle supprime des tâches fastidieuses et permet de disposer d'étalonnages actualisés. Mais fondamentalement elle ne change pas grand chose : le sujet est toujours caractérisé par sa performance. Dans Samuel l'informatisation remplit une fonction toute différente. Elle permet le recueil d'indices qui caractérisent le sujet quant à sa manière de faire. Samuel fournit donc un exemple, assez rare, d'utilisation de l'informatique pour faire d'un test ancien un test vraiment nouveau apportant des informations que le test ancien ne fournissait pas.

La stratégie analytique est définie par une bonne segmentation du modèle, une bonne anticipation, un ordre de résolution linéaire et des regards fréquents sur le modèle. Dans la stratégie synthétique, qui est la plus performante, on a aussi une bonne segmentation et une bonne anticipation mais l'ordre de placement tient compte des bonnes formes et le modèle est moins souvent regardé. Dans la stratégie globale, où le sujet procède par essais et erreurs, la segmentation et l'anticipation sont déficientes et l'ordre de placement n'est ni linéaire, ni selon les bonnes formes. Samuel nous indique de laquelle de ces stratégies le sujet est le plus proche, c'est à dire celle qu'il utilise le plus fréquemment. Ce premier diagnostic peut être affiné par la prise en compte des indices comportementaux. On peut par exemple s'intéresser au coût des stratégies en examinant le temps total de résolution, le temps total des regards et le temps moyen des regards, indices qui n'entrent pas dans la définition des stratégies. Les indices comportementaux et les stratégies étant définis pour chaque item on peut aussi s'intéresser aux résultats pour des items particuliers, ce qui permet notamment de voir dans quelle mesure le sujet est stable dans ses " choix stratégiques ".

La plupart des tests en usage sont des tests anciens et ils sont marqués par l'état de la psychologie et par les objectifs qui paraissaient prioritaires à l'époque de leur construction. En 1920, et bien plus tard encore, le fonctionnement mental était envisagé quasi exclusivement sous l'angle de son efficience et l'on s'intéressait peu à l'analyse des processus psychologiques au moyen desquels cette efficience était obtenue. On attendait surtout des tests des pronostics d'adaptation. Dans le cadre scolaire il s'agissait de prévoir la réussite... ou l'échec. Le test devait alors contribuer à la formulation de conseils d'orientation. La version initiale des cubes de Kohs est bien représentative de cette époque. Aujourd'hui, et depuis un certain temps déjà, la psychologie cognitive a éclairé de nombreux aspects du fonctionnement mental et les attentes vis-à- vis des tests ont évolué. On leur demande surtout de fournir des informations utiles pour faciliter les processus d'apprentissage et de formation, ce que ne permettent pas très bien les tests classiques trop centrés sur les performances. Depuis une bonne vingtaine d'années on a souvent noté que les apports de la psychologie cognitive devraient en principe permettre de mettre au point des procédures d'évaluation adaptées à ce nouvel objectif. Mais les réalisations tardent à voir le jour. Aussi faut-il se féliciter de la mise à disposition des psychologues d'un test comme Samuel. Avec Samuel nous avons un test qui correspond tout à fait à l'état actuel de la psychologie et qui répond aux nouvelles demandes des praticiens.

Michel Huteau
Professeur à l'INETOP



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